| Préambule
En Suisse, les musées ont des statuts très particuliers.
Il existe bien un Musée national suisse (Schweizerisches
Landesmuseum) dépendant directement de la Confédération.
Cette appellation regroupe huit musées répartis dans
toutes les parties du pays : le principal est à Zurich, où
il fut créé en 1898, puis viennent le château
de Prangins (Vaud), où s’est ouvert presque un siècle
plus tard une antenne romande, Schwyz, au cœur primitif du
pays, hébergeant un Forum der Schweizer Geschichte et quelques
autres lieux de moindre importance. Tous les autres musées,
particulièrement nombreux du fait même de la structure
fédérale du pays (23 cantons), ont des statuts particuliers
: musées des villes et des cantons, musées privés,
musées de fondations, d’associations… Bref, aucune
structure d’ensemble ni aucune hiérarchie ne préside
au fonctionnement des musées helvétiques. Seules une
association sans but lucratif, l’Association des musées
suisses (AMS), et diverses associations professionnelles assurent
des liens.
Notons encore qu’en Suisse, il y a quelques musées
d’ethnographie. Le musée Rietberg, à Zurich,
est tourné vers l’esthétique ethnographique
; il est actuellement en cours d’agrandissement, notamment
en vue de la création de ce que d’aucuns réclament
depuis longtemps : des réserves accessibles au public. A
Zurich se trouve aussi le Völkerkundemuseum de l’Université,
une institution jumelle de l’Ethnologisches Seminar et qui
s’adonne à une ethnographie que j’appellerais
classique. A Bâle, le musée d’ethnographie a
récemment changé de nom : de Völkerkundemuseum
und Schweizerisches Museum für Volkskunde, il est devenu Museum
der Kulturen Basel. Il est principalement tourné vers l’Océanie
tout simplement parce que, dans cette ville vouée à
l’industrie chimique et textile, on s’est beaucoup intéressé
à cette région du monde et aux textiles. Genève
possède deux musées d’ethnographie : le Musée
Barbier-Müller, tourné vers l’esthétique,
et le Musée d’ethnographie de Genève qui a vidé
son musée de toutes ses collections pour les mettre en dépôt
aux Ports Francs, en attendant une décision des autorités
politiques quant à leur sort, et qui n’offre plus à
ses visiteurs que des expositions temporaires. Il y a, bien sûr,
à Neuchâtel, le Musée d’ethnographie que
je dirige et dont je vous dirai quelques mots. A Berne, le Musée
historique (Historisches Museum Bern) possède un département
d’ethnographie plutôt tourné vers l’Asie
centrale et l’Afghanistan, avec un cabinet de curiosités
important – celui de l’explorateur Henri Moser. Dans
le canton de Berne encore, le château de Burgdorf (Berthoud)
abrite un musée doté de collections océaniennes.
Voilà à peu près le panorama helvétique
en matière de musées d’ethnographie.
Il y a quelques années a surgi à Genève le
projet de construction d’un nouveau musée devisé
de 80 à 100 millions de francs suisses. Celui-ci a été
contesté par un référendum et finalement refusé
par le peuple. Ça a été un coup dur pour l’ethnographie
en Suisse. Le mot même d’ethnographie, de musée
d’ethnographie, est devenu suspect, traînant avec lui
sa connotation coloniale. Beaucoup de directeurs de musée
d’ethnographie voudraient en changer. Le musée genevois
projeté se présentait sous le nom d’Esplanade
des mondes, titre du projet lauréat du concours d’architecture.
On parle désormais de musée des civilisations ou de
la civilisation, de musée des cultures, de musée de
société… Il y a un imbroglio terrible, qui est
intéressant à suivre dans le cas du Musée du
quai Branly inauguré à Paris en 2006. Sa dénomination
ayant suscité une vaste querelle, il n’a finalement
pas trouvé d’autre nom que celui de son adresse !
A l’heure actuelle, nous sommes en présence de deux
ethnographies clairement distinctes. D’un côté,
il y a l’ethnographie classique, extra-européenne,
celle de l’Afrique, de l’Asie, de l’Amérique
et de l’Océanie, portant sur des sociétés
appelées hier encore « primitives ». Phénomène
intéressant : cette ethnographie-là est devenue aujourd’hui
une ethnographie haut de gamme, le top niveau de la discipline,
et a basculé dans ce que j’appellerais les Beaux-Arts.
Elle circule dans les grands marchés, où la cote de
ses produits s’élève chaque jour. De l’autre
côté, il y a une ethnographie de deuxième classe,
celle de l’Europe. Elle n’a ni le statut ni le niveau
marchand acquis par la première. Les bahuts normands, les
charrues, les sabots, les brouettes, c’est intéressant,
mais ce n’est pas aussi bien que les collections de la mission
Dakar-Djibouti ramenées par Griaule et Leiris. C’est
un paradoxe ! Quand je vais dans des colloques de musées
d’ethnographie européenne, je ne trouve que des gens
de l’ethnographie européenne et personne de l’ethnographie
classique. Il est devenu évident que les protagonistes des
musées d’ethnographie dite classique, de cette ethnographie
esthétique (ou, plus précisément, qu’on
est en train d’esthétiser), se comparent à des
conservateurs de musées d’art moderne et contemporain,
autrement dit à des conservateurs de grands musées.
Il faut bien garder en tête cette différence que les
Allemands marquent entre la Volkskunde et la Völkerkunde
et que nous retrouvons en français dans la distinction entre
arts et traditions populaires et ethnologie. André Malraux
appelait les musées d’ethnographie européenne
musées du sabot, de la brouette et de la charrue, avec un
profond mépris pour la France rurale.
J’ai composé l’exposé qui suit en quatre
mouvements. Premièrement, je présenterai l’histoire
du lieu d’où je parle, car il me paraît fondamental
aujourd’hui de dire qui parle. Ce n’est pas habituel
dans les musées où, la plupart de temps, le discours
est anonyme. Nous, nous parlons du no 4, rue Saint-Nicolas, à
Neuchâtel, c’est là que se construit notre discours
et nulle part ailleurs. Ensuite, j’évoquerai rapidement
l’état des lieux de l’institution aujourd’hui.
Le troisième moment sera consacré au thème
: avoir une politique dans un musée, en particulier dans
un musée d’ethnographie. Il s’agit, pour moi,
de réfléchir sur les problèmes actuels en recourant,
bien sûr, à l’histoire, un musée d’ethnographie
efficace, selon moi, se vouant aujourd’hui à la déconstruction
culturelle. J’insiste beaucoup sur ce point : notre spécialité
d’ethnologue de musée doit nous porter à déconstruire
la culture dans laquelle nous vivons, en essayant de comprendre
comment nous l’avons construite. Et j’irai même
plus loin, un bon musée d’ethnographie devrait être
un lieu de déstabilisation culturelle. Il faut que le visiteur
en sorte moins sûr qu’en y entrant de ses savoirs, de
ses croyances, de ses jugements. Il doit se retrouver quelque peu
ébranlé. Quand je me fais vraiment l’avocat
du diable, je dis que j’aimerais que nos visiteurs se posent
deux questions fondamentales en sortant de chez nous : « pourquoi
est-ce que je pense comme je pense ? » et « pourquoi
est-ce que je dis ce que je dis ? ». Si on parvenait à
mettre les gens, quels qu’ils soient, quels que soient leur
niveau de connaissances, leur culture, leurs croyances, dans cette
situation, on pourrait rendre cette société un peu
plus compréhensive et nous serions peut-être tous un
peu plus intelligents. Nous pourrions peut-être progresser
vers ce à que nous aspirons tous: une meilleure compréhension
entre nous et entre nous et les autres. Quant au quatrième
mouvement de mon exposé, je vous montrerai que s’engager,
dans un musée, c’est signer son travail. Je présenterai
à ce propos quelques exemples d’exposition. J’ai
choisi trois moments d’un travail que nous faisons à
Neuchâtel : une exposition sur le sens commun, la pensée
ordinaire qui s’appelait « Si… » (1993)
; une deuxième qui s’intitulait « Objets prétextes,
objets manipulés » (1984), où nous nous sommes
posé la question de savoir ce qu’est un objet de musée,
un objet ethnographique ; enfin une troisième, tout à
fait récente, intitulée « Le musée cannibale
» (2002) et qui répondait véritablement aux
interrogations que nous nous posons dans ce colloque.
1. L’histoire du Musée
d’ethnographie de Neuchâtel
À Neuchâtel, je suis à la tête d’un
Musée d’ethnographie, qui est un musée municipal,
payé par une ville de 32’000 habitants entretenant
par ailleurs un Musée d’art et d’histoire et
un Muséum d’histoire naturelle. Cette ville consent
donc un effort culturel considérable. L’histoire de
notre musée est simple : son existence relève des
grands courants européens. Un général neuchâtelois,
Charles Daniel de Meuron (1738-1806), qui avait servi les Anglais
en Afrique du Sud et à Ceylan, constitua chez lui, à
Saint-Sulpice, dans le Val-de-Travers un cabinet de curiosités
comprenant des naturalia, des mirabilia, des artefacts…
En 1795, de Meuron légua ce cabinet à la ville de
Neuchâtel. Ce fut le départ des collections des musées
municipaux. Par ailleurs, durant tout le XIXe siècle, les
Neuchâtelois sont allés de préférence
en Afrique, comme missionnaires et voyageurs, ou pour faire du commerce,
et ils ont collecté des objets africains. C’est ainsi
que se sont constituées des collections de qualité.
En 1902, une nouvelle aventure débuta. Un marchand neuchâtelois
du nom de James Ferdinand de Pury, qui avait fait carrière
au Brésil, donna sa propriété à la ville
de Neuchâtel pour y installer un musée d’ethnographie.
Celui-ci fut inauguré le 14 juillet 1904. Il a fêté
son centenaire en 2004.
De 1904 à 1921, son premier conservateur, Charles Knapp
disait des choses qui étaient dans l’air du temps.
Il considérait qu’il fallait utiliser le parc du musée
pour y « faire des essais de culture, […] édifier
des huttes […]. Et, pourquoi pas, de temps en temps, faire
camper des troupes d’indigènes venues de telle ou telle
région du globe ? » C’était la logique
des zoos humains, avec des gens qu’on faisait venir pour les
observer, dans cet esprit positiviste et logique des expositions
coloniales où on montrait des Pygmées ou des Lapons
avec des rennes. Les gens du cirque avaient compris les premiers
qu’il y avait là une source d’attractions extraordinaires
et l’anthropologie exploitait ce goût à la mode.
En 1910, le conservateur du Musée d’ethnographie de
Neuchâtel se plaignait : « La Suisse a des difficultés
à avoir des collections africaines notamment parce que, hélas,
la Suisse n’a pas de colonies ». Il déplorait
cette lacune qui rendait la collecte d’objets plus difficile.
Par la suite, les Suisses, parmi lesquels des Neuchâtelois,
ont accompli des missions ethnographiques à l’instar
de la mission Dakar-Djibouti de 1931-33 : ce fut le cas d’une
série de missions en Angola, notamment celle de 1932-33,
à laquelle Théodore Delachaux participa et qui vaut
aujourd’hui à Neuchâtel d’avoir une collection
angolaise importante, réunie notamment chez les Cokwe. Mon
prédécesseur Jean Gabus, troisième conservateur
du Musée d’ethnographie de Neuchâtel, fut un
spécialiste des Esquimaux (comme les Blancs appelaient alors
les Inuits), auxquels il a consacré en 1943 sa thèse
de doctorat. Ensuite, il a travaillé en Afrique, au Sahel,
où il a réuni des collections mauritaniennes et la
plus importante collection touareg d’Europe. C’est ainsi
que la Caixa a présenté pendant deux ans, à
Barcelone et ailleurs en Espagne, des expositions sur les Touaregs
avec les collections que nous leur avons prêtées.
Aujourd’hui, nous ne faisons plus de collectes systématiques
d’objets, nous n’allons plus sur le terrain pour ramasser
les produits de la culture des autres, leur culture matérielle.
Nous complétons cependant des ensembles que nous possédons,
en particulier lorsqu’une occasion d’achat se présente
; de temps en temps, nous commandons aussi des objets à des
ethnographes de terrain. Je me demande d’ailleurs souvent
si d’aller prendre la culture matérielle des autres
a encore un sens !
2. L’état des lieux du
musée aujourd’hui
Dans notre musée, nous abritons un Institut d’ethnologie
qui donne un enseignement universitaire. Aujourd’hui quelques
500 étudiants font de l’ethnologie à Neuchâtel,
le seul enseignement complet en langue française pour l’ensemble
de la Suisse. Les étudiants proviennent donc de toutes les
autres universités, de Genève, de Lausanne, du Tessin,
voire des universités suisses alémaniques. Ce lien
entre Musée d’ethnographie et Institut d’ethnologie,
musée municipal et institut cantonal, offre l’avantage
que nous pouvons nous servir les uns des autres. Nous trouvons des
appuis scientifiques chez nos collègues professeurs, maîtres-assistants
et assistants ; et nous offrons en retour à ces chercheurs
des possibilités de montrer leurs travaux, en participant
à des expositions, en réfléchissant aux moyens
d’illustrer les résultats de leurs recherches de la
manière la plus adéquate possible pour le grand public,
en un mot de vulgariser leurs savoirs. Ce dispositif crée
une dynamique extraordinaire : il faut véritablement coupler
les musées aux instituts de recherche, les instituts de recherche
aux musées. Pas question de jouer le mépris universitaire
vis-à-vis des gens du musée, qui seraient de deuxième
catégorie. C’est ce qui a beaucoup handicapé
la politique des musées français tout comme la recherche
en France, parce que les universitaires français, bien souvent,
et en tous cas ces dernières décennies, n’ont
pas pris en considération les gens de musée comme
ils le devaient.
C’est sur la base de cette histoire et dans ce contexte que
nous réfléchissons maintenant. Quant à la situation
actuelle, la voici : je suis entré au Musée d’ethnographie
en 1980 ; nous avons à peu près, dans nos collections,
35’000 objets – c’est donc un petit musée
– dont 25 ‘000 ont fait l’objet d’une saisie
informatique et sont donc désormais accessible sur notre
site Internet. C’est notre façon de répondre
à de grandes interrogations concernant les objets : restitution,
non restitution ? Qu’est ce qu’on fait ? Nous répondons
: restitution, non, mais mise à disposition, oui ; collaboration
possible. J’espère que, dans un an ou deux, la totalité
de notre patrimoine à conserver sera à disposition
de tous ceux qui pourront le visiter sur le Web.
Cette situation m’a amené à poser des questions
: pourquoi, à Neuchâtel, une population de moins de
32’000 habitants s’obstine-t-elle à payer un
Musée d’ethnographie qui ne collectionne rien de Neuchâtel,
rien de la Suisse ni rien de l’Europe. Nous nous payons le
luxe, alors que nous ne sommes pas très riches, de nous offrir
le patrimoine des autres. C’est déconcertant…
Quel en est l’intérêt ? Pourquoi ? Les réponses
que nous avons trouvées, c’est que le musée
est un lieu important pour la société. J’utilisais
même à l’époque où m’est
venue cette réflexion, vers 1980, le concept de « musée-médicament
». J’aimais bien cette idée : le musée
est un médicament qui calme. On consommait alors beaucoup
de valium pour se calmer ; le musée était un peu le
valium de la société. Un lieu dans lequel on dépose
des choses, on ne sait pas très bien pourquoi ; mais de savoir
qu’on peut y mettre des restes de culture rassure. Et tout
le monde est d’accord pour dire qu’il faut transmettre
un patrimoine aux générations futures. Quant à
savoir quoi, là c’est une autre affaire. La politique
commence à s’en mêler, l’économie,
l’argent, etc.… Mais il faut bien y réfléchir
: quel patrimoine veut-on pour demain ?
3. La conception de notre musée
À partir de là, nous avons commencé à
faire des expositions, non plus en exposant des objets, ce que j’appelle
des expositions de juxtapositions, un genre qui m’ennuie profondément.
Quand vous mettez un masque plus un masque, plus un masque, plus
un masque et que vous écrivez dessous masque, cela me fatigue.
Vous mettez un panier, plus un panier, plus un panier, plus un panier
et puis vous écrivez panier, plus quelques explications,
cela me fatigue aussi. Je ne veux pas dire par là qu’il
ne faut pas faire des expositions permanentes. Aujourd’hui,
on ne dit d’ailleurs plus « permanentes », on
parle d’expositions « de référence »,
ce qui est nouveau dans la langue française. C’est
Michel Côté, à Lyon, qui a lancé le concept,
repris aujourd’hui un peu partout. Quant aux expositions temporaires,
on les appelle – cela fait plus chic – des expositions
« de synthèse ». Nous, nous sommes pour le permanent
ou la référence. Il faut bien sûr qu’on
comprenne ce que nous possédons ; et je crois que tout musée
doit avoir une partie de ses espaces consacrée à un
échantillonnage exemplaire de ses collections des différentes
provenances. Mais comme nous ne détenons pas des choses pour
lesquels les visiteurs viendraient spécialement – nous
n’avons ni Néfertiti du Musée Égyptien
de Berlin, ni les fresques du Parthénon du British Museum
–, nous avons lancé une politique portée sur
les expositions temporaires de synthèse. C’est la ligne
que nous avons voulu donner à notre musée, c’est
là que nous nous engageons et que nous signons. Comme les
gens qui font la mode et lancent chaque année une collection,
nous, nous lançons une exposition. Nous nous engageons, nous
signons. Nous avons évidemment organisé des expositions
thématiques telles que « Collections passion »
(1982), « Objets prétextes, objets manipulés
» (1984), « Des animaux et des hommes » (1987),
« Les ancêtres sont parmi nous » (1988), ou encore
« Les femmes » (1992), etc. Tout récemment, nous
avons monté une exposition sur nos pratiques ethnologiques
que nous avons intitulée « Le musée cannibale
» (2002) et une autre sur le sexe que nous avons appelée
« X – spéculations sur l’imaginaire et
l’interdit » (2003).
Je considère le musée comme un dictionnaire, dans
lequel les objets sont les mots. Notre travail avec ces mots, ces
objets, consiste à construire un propos, un discours, en
un mot, à raconter une histoire. Pour moi, exposer, c’est
raconter une histoire. Si l’histoire est bien dite, il y a
une syntaxe, un style, une plume ; la qualité de l’exposition
vient bien sûr de son contenu, mais aussi de ce style, d’une
manière de dire les choses, de raconter, qu’on peut
retrouver d’une exposition à l’autre. Dans cette
perspective – mais tous les conservateurs ne sont pas d’accord
avec moi –, on utilise les objets comme des résistances
matérielles qui attendent un regard, un propos, un discours.
Jusqu’à tout récemment, les conservateurs ont
souvent été les esclaves de leurs objets. Nous avons
changé la formule : les objets sont nos esclaves et nous
leur faisons dire des choses dans la construction de notre discours,
pour mener chaque année des réflexions. Je suis sûr
qu’avec une bonne expographie et une bonne réflexion
que j’appelle expologique (le discours sur le discours de
l’exposition), on peut faire une exposition avec des objets
pour défendre un propos et, avec les mêmes objets,
dire exactement le contraire.
Quand j’affirme que le musée d’ethnographie
doit être, aujourd’hui, pour moi, un lieu de déconstruction
culturelle, je veux dire que nous devons avant tout chercher à
savoir comment nous réfléchissons, décrypter
notre fonctionnement, découvrir la manière dont nous
construisons nos stéréotypes et nos idéologies.
Ainsi, nous pourrons enfin comprendre comment nous avons regardé
les autres. Penser à la place des Touaregs, ce n’est
pas notre travail. Nous ne sommes pas là pour penser pour
les autres. Ce qui est important, c’est de comprendre comment
nous les avons vus, comment nous avons accaparé leur culture
matérielle, comment nous l’avons comprise, ce que nous
en avons fait. Quand j’ai vu, en France, déplacer quelques
objets du Musée de l’Homme pour les mettre au Louvre,
avec l’argument qu’on allait exposer là plus
de 120 chefs-d’œuvre, j’ai dit à mes collègues
: « Vous êtes extraordinaires, vous avez bouclé
la boucle du colonialisme, parce que c’est vous qui décidez
quels sont les chefs-d’œuvre des autres cultures ».
On ne sort pas de cette hégémonie occidentale, c’est
toujours nous qui imposons notre regard, notre manière de
penser, d’apprécier, de juger.
Pour montrer la position complexe de l’ethnographie aujourd’hui,
nous nous sommes intéressés, une fois, à regarder
comment les ethnologues ont vu les Bochimans du Kalahari. On avait
commencé à les observer vers 1880, puis on s’était
dit : ces Bochimans sont-ils des êtres humains ou des animaux
? On a fini par conclure que c’étaient des humains,
mais qu’ils étaient stupides, qu’ils ne savaient
pas compter jusqu’à trois, qu’ils étaient
des nomades qui erraient tous le temps en quête de nourriture,
qu’ils se conduisaient comme des porcs, que c’étaient
vraiment des gens lamentables. Cent ans après, en 1970, Marshall
Sahlins écrit que les sociétés des Bochimans
du Kalahari ont été les premières sociétés
d’abondance, les premières sociétés de
loisirs, des observateurs exceptionnels, des écologistes
avant la lettre, des gens qui disposent de classifications extraordinaires,
des gens qui savent stocker et qui travaillent peut-être deux
jours par semaine pour nourrir 18 à 20 personnes. Le reste
du temps, ils se racontent des histoires, ils jouent, ils font de
la musique, le bonheur… et ce sont toujours les mêmes
Bochimans. Le regard est totalement opposé et ce n’est
pas forcément une manipulation, c’est simplement que
l’air du temps fonctionne. Pourquoi ? C’est là
ce qui me passionne le plus. C’est faire de l’ethnographie.
C’est ça l’intéressant ! Pourquoi a-t-on
regardé ces phénomènes en disant telle chose
à tel moment ? Si on arrive à faire cette critique,
on peut vraiment se positionner dans l’actualité. Pourquoi,
aujourd’hui, pensons-nous comme nous pensons ? Pourquoi disons-nous
ce que nous disons ? C’est fondamental. S’il ne faut
pas le faire toute la journée, parce qu’on finirait
dans une clinique psychiatrique, il faut le faire de temps en temps,
s’arrêter quelques minutes pour se poser ce genre de
questions. Pour moi, c’est l’objectif principal des
musées d’ethnographie.
On nous a souvent accusés, dans cette perspective, d’être
élitaires et intellectuels. Ce n’est pas vrai du tout.
Chez nous, vous n’avez pas besoin d’être un spécialiste
pour aller voir une exposition. Vous venez avec votre savoir, vos
croyances et vous regardez. Le concept de nos expositions s’apparente
à celui du mille-feuilles : nous mettons des couches de sens
les unes sur les autres. Tout un chacun, à un moment donné,
entre dans le gâteau du savoir, dans une de ses couches de
sens et peut commencer à s’interroger.
En revanche, je ne crois pas à une exposition qui veut expliquer
les choses de A à Z. Je déteste ça et j’ai
réussi à m’en libérer ! Je déteste
la vulgarisation pédagogique, toutes ces écoles qui
viennent faire des tests dans les musées, cocher des cases…
c’est une catastrophe ! C’est à dégoûter
à tout jamais les enfants de venir au musée ! Le musée
ne peut pas enseigner au sens où le fait l’école,
il peut seulement interroger, créer des réactions,
apprendre autrement. Je déteste la simplification. Les choses
apparemment les plus simples, si on les regarde bien, sont extrêmement
complexes. Au lieu de vulgariser et de faire une pédagogie
stupide, il vaudrait mieux complexifier, expliquer combien il est
difficile de comprendre. C’est le rôle du musée.
L’école enseigne, mais le musée doit déconstruire,
remettre en question le savoir. Voilà, au fond, ma profession
de foi.
4. Comment procède-t-on ? Quelques
exemples d’exposition
Je vais maintenant vous montrer comment nous procédons dans
nos exercices neuchâtelois.
En 1993, pendant la guerre en Yougoslavie, nous avons fait une
exposition sur le sens commun intitulée « Si…
». Nous avons besoin du sens commun, de la pensé ordinaire
pour nous comprendre. A longueur de journée, nous disons
n’importe quoi sur des sujets que nous ne connaissons pas.
Mais tout le monde a un avis sur l’Europe, sur la guerre en
Afghanistan, sur Bush et les Américains. On n’y connaît
rien, on ne connaît pas le dossier, mais on s’exprime.
C’est comme ça qu’on communique ; et cette pensée
ordinaire est nécessaire, sans quoi nous serions tous des
spécialistes de quelque chose et la communication serait
impossible (hors des cercles de spécialistes). On a essayé
de faire comprendre ça au public en construisant des petits
îlots, chacun avec quelques objets et une problématique.
La première problématique était : «
Si j’avais de l’argent ». On montrait une télévision,
la Bourse qui s’écroule, un cabinet de psychanalyste
avec une évocation du divan de Freud, la table de travail
d’une femme lisant l’avenir dans une boule de cristal,
le jeu, la loterie, le casino, comment on acquiert de l’argent
dans notre société, ce qu’on en dit, comment
le jeu fait vendre toute une série de produits.
Une autre problématique était : « Mon enfant
peut en faire autant ». En art, dans la pensée ordinaire,
l’abstraction n’est pas sérieuse. Pour faire
comprendre cette idée aux visiteurs, on avait créé
un espace avec les toilettes chic d’un hôtel dans lesquels
on avait accroché de l’art abstrait pour dire aux gens
: « Voilà comment vous pensez l’art abstrait
». Sur le lavabo, il y avait une peinture d’Olivier
Mosset, qui a fait fureur avec Buren, Parmentier et Toroni dans
le groupe BMPT en répétant toujours les mêmes
motifs : Mosset faisait des cercles noirs sur des fonds blancs,
Parmentier des rayures, Buren aussi des rayures, mais verticales,
et des colonnes, Toroni des carrés de couleur sur fond blanc.
Ils ont fait fortune. C’était leur objectif et ils
ont réussi. Ce qui est intéressant dans cette histoire,
c’est que quand j’ai voulu emprunter des tableaux abstraits
dans des musées, on m’a refusé le prêt
en me disant : « Tu n’as pas le droit d’exposer
ces œuvres d’art dans des toilettes publiques ».
Ce sont donc des collectionneurs privés qui m’en ont
prêtées. Les collectionneurs privés sont beaucoup
plus intelligents que les conservateurs de musée !
Une autre problématique encore s’attelait à
la pensée ordinaire du chômage. On parle du chômage
en termes médicaux : c’est une catastrophe à
laquelle il faut trouver des remèdes. On a mis cette idée
en scène : le lit d’hôpital, le stéréotype,
soit un Mexicain faisant la sieste devant le lit et représentant
tous ces paresseux d’étrangers qui ne travaillent pas
et évoquant d’autres préjugés du genre
: « c’est les autres qui viennent nous prendre notre
travail… les ordinateurs »… C’était
une attaque forte contre les racistes qui pensent que « les
bougnoules font du méchoui dans les salles de bain et ne
comprennent rien à notre culture », une critique acerbe
de la manière dont fonctionne le sens commun.
La politique était représentée comme une affaire
de cuisine, avec des pots de vin et des dessous de table. On a tout
mélangé : les objets ethnographiques, les affaires
politiques de l’époque, pour faire comprendre comment
le langage populaire, parlant des politiques et des gouvernants,
dit : « ils font ce qu’ils veulent ».
Pour le sport, qui utilise un langage de guerre, on a aussi disposé
quelques objets pour expliquer la manière de parler communément
à son propos : quand le club Xamax de Neuchâtel engage
un footballeur noir, s’il marque beaucoup de but, c’est
un vrai Neuchâtelois, mais quand il se met à être
mauvais, il n’est plus qu’un sale nègre qui peut
retourner chez lui. Voilà la pensée ordinaire : des
changements rapides de jugement par rapport à toute une série
de concepts idéologiques que nous, anthropologues, devons
décrypter pour comprendre comment nous fonctionnons.
On avait aussi ménagé un espace pour faire réagir
le public. En 1994, pendant la guerre de Yougoslavie, on parlait
de la « purification ethnique », c’était
quelque chose de fou ! On a essayé de mettre en place cette
idée au moyen d’une scénographie de machines
à laver. Ça a été très difficile
de trouver des machines à laver pour faire l’exposition
parce qu’on ne voulait pas nous les prêter, pensant
qu’on allait attaquer le fabricant sur des problèmes
écologiques. Il a fallu être très diplomate
pour pouvoir se payer ces machines ! En Suisse, on a une formule
extraordinaire qui résume toute la pensée ordinaire
et le sens commun. On dit : « quand on dit ce qu’on
dit, quand on voit ce qu’on voit, quand on sait ce qu’on
sait, on a bien raison de penser ce qu’on pense ». Ainsi
la boucle est bouclée. Parmi ceux qui étaient impurs
à ce moment-là, il y avait tous les gens reliés
à l’affaire du sang contaminé en France, à
l’arrivée du Sida, avec le pape qui s’opposait
aux préservatifs… Nous avons trouvé, dans un
magasin, un produit de nettoyage de la marque « Sida »,
qui a dû être retiré du marché à
la suite de notre intervention, parce que ça faisait désordre…Voilà,
pour la pureté ethnique.
On a aussi découvert qu’on avait chez nous des pauvres
et qu’il fallait les aider. Il fallait leur donner un peu
des restes pour que les choses aillent mieux pour eux. On a alors
représenté l’abbé Pierre, Coluche, tous
ceux qui sont intervenus pour aider ceux qui sont dans la misère,
sans travail et sans logis, et puis, dans la logique de la machine
à laver, les ethnies non désirables qu’il faut
blanchir pour les intégrer et, quand ça ne marche
pas, dont il faut se débarrasser, comme on jette les déchets.
On avait disposé des bennes à ordures qu’on
utilise pour le tri des déchets et on avait collé
des étiquettes avec des noms : Kurdes, Kosovars, Tamouls…
qui étaient à ce moment-là en Suisse le top
de ceux qu’on ne voulait pas. Et voilà un coup de poing
dans le ventre de tous ceux qui se livrent à des commentaires
racistes ! Cela frappait très fort. C’est ainsi que
nous avons voulu faire réfléchir sur la pensée
ordinaire, sur le sens commun, sur la manière dont nous fonctionnons,
sans nous en rendre compte bien souvent, dans notre habitus quotidien.
Je vais vous expliquer maintenant comment nous avons, il y a bientôt
vingt ans, démarré notre réflexion sur le statut
de l’objet ethnographique : « Qu’est-ce qu’un
objet de musée ? Nous avons montré en 1984, dans l’exposition
« Objets prétextes, objets manipulés »,
la manipulation à laquelle se livrent les conservateurs.
Nous avons commencé par présenter l’œil
d’un masque égyptien agrandi. Dans la muséographie,
on est toujours en train d’agrandir ou de rapetisser. Nous
avons ensuite exposé les premières entrées
dans notre musée d’objets provenant de notre propre
société. Je dois préciser une chose : pour
faire nos expositions, pour raconter nos histoires, nous avons eu
besoin des objets de notre société d’aujourd’hui.
Pour les trouver, nous allions faire nos courses dans les grands
magasins. Pendant quatre ans, lorsque les expositions étaient
terminées, ces objets de notre société finissaient
à la poubelle. Nous ne nous sentions pas tenus de les collecter,
parce que nous pensions que notre mission était tournée
vers l’Afrique, un peu vers l’Asie, un peu vers l’Océanie
et vers quelques collections esquimaux. Ce n’est qu’en
1984, que nous nous sommes dit : nous avons des préjugés
sur ces objets ! A partir de cette année-là, nous
avons décrété que tout objet qui entrait dans
le musée devait subir le même traitement que tous les
autres. Ça a été une révolution. On
m’a traité de fou et on criait à la catastrophe.
Quand vous êtes conservateur de musée, que vous avez
analysé des masques Cokwe et que tout à coup arrive
une boîte de tomate ou de sardines et qu’il faut faire
le même exercice, c’est vraiment désemparant,
on n’a pas les mots, on ne sait pas quoi dire, au tout au
plus : « mais qu’est-ce que c’est ? » Cette
démarche nous a fait réfléchir sur ce que sont
un a priori, une vision culturelle, une idéologie.
Il fallait s’exercer à porter son regard sur tous les
objets et voir comment on pouvait en parler et les mettre en scène.
Ce fut le début du début.
Les gens savaient bien distinguer les objets ethnographiques de
ceux qui ne l’étaient pas. Nous les avons obligés
à revoir leurs certitudes. En nous servant d’éléments
d’une peinture appartenant à nos collègues du
Musée d’art et d’histoire, une toile du peintre
suisse Léopold Robert, nous avons bricolé des objets
publicitaires. Cette démarche nous a fait comprendre que,
bien souvent, nous consommons les objets comme des pièces
uniques. Je connaissais un marchand qui vendait des éléphants
indiens comme des pièces uniques, dont il disposait un ou
deux exemplaires dans sa vitrine. Je lui avais dit un jour qu’il
faudrait une fois m’amener la caisse complète au musée.
Nous avons alors expliqué ça au public… qui
a compris. Comme quand on se met une cravate, et qu’on croit
qu’elle est unique, alors qu’elle se vend en 10’000
exemplaires sur le marché (mais par chance, on n’a
pas tous la même le même soir…).
Nous avons montré dans un espace les déchets que les
ethnologues ont retenus dans leurs collections. Nous avons exposé,
par exemple, un disque 78 tours provenant du Pakistan et dont les
gens qui le possédaient et qui n’avaient pas l’occasion
d’écouter des disques, avaient fait un objet de décoration.
Nous avons également exposé ces objets fabriqués
avec des boîtes de conserve et du fil de fer récupérés
et qui sont collectionnés dans toute l’Afrique. Nous
avons exposé aussi des objets qu’on trouve dans les
magasins, un aquarium, une télévision, ou des objets
bizarres, comme un appareil à dénoyauter les cerises,
etc. Pour créer un effet de choc, on avait tendu des tapisseries,
posé des moquettes, des tapis très laids afin de faire
quelque chose de kitch, d’abominable … et on a complètement
raté notre effet ; les gens étaient heureux, ils disaient
: « Chez nous c’est comme au musée ! ».
Nous avions appelé un autre espace, la « vitrinification
». Le fait de mettre ou non un objet dans une vitrine change
son sens. Nous avons fait des erreurs de ce genre : des objets rares
qu’on jugeait rares et précieux, on les mettait dans
des vitrines, et ceux qu’on tenait pour un peu moins précieux,
on les disposait de manière qu’ils pussent être
touchés. Mais voilà la rigueur: le traitement scénographique
doit être total, les couleurs signifient ou ne signifient
pas, les vitrines sont appliquées à tous les objets
ou à aucun, et si on n’en met pas, cela doit faire
sens. Au-delà des objets, la mise en forme, le texte, le
support, l’éclairage font partie du discours.
Au début, on est très naïf parce qu’on
n’en tient pas compte, mais c’est un tout. Il faut véritablement
y réfléchir quand on construit un propos. J’insiste
: il ne faut pas livrer n’importe quoi au public. Prenons
le kitch : on l’a considéré comme le mauvais
goût des autres, une définition qui fonctionne encore
très bien. Un masque africain est kitch quand il est produit
pour les touristes, quand il relève de ce qu’on appelle
l’art d’aéroport. Il faut avoir une certaine
culture pour affirmer son kitch. Mettre un objet kitch à
côté d’une toile de maître, ce n’est
pas évident. Vous pouvez vous amuser de cette manière,
faire un show, si vous avez un peu d’argent, si vous êtes
collectionneur, entre amis, au dessert...
Finalement, pour montrer que les conservateurs de musée
sont des gens qui ont du pouvoir, nous avions fait une sorte de
ready-made. Nous avions emprunté un tableau à nos
collègues des Beaux-Arts et nous l’avions transformé
en planche à repasser, ce qui était évidemment
stupide, mais montrait que si on avait le pouvoir de construire
un propos, on pouvait traiter les tableaux en planches à
repasser et en discuter après.
Le dernier exemple est celui de l’exposition « Le musée
cannibale ». Elle débutait par la présentation
d’un article paru dans un numéro du Monde de
2002, dans lequel était expliqué que l’Afrique
du Sud réclamait à la France le corps de la Vénus
hottentote, une femme qui était arrivée en France
à la fin du XIXe siècle. Elle avait été
minutieusement observée par les anthropologues physiques
parce qu’elle avait des formes curieuses qui les interpellaient.
Quand elle est morte, on avait moulé son corps et on l’avait
dépecée. On avait mis ses membres dans des bocaux
conservés au Musée de l’Homme. Lorsque la demande
du gouvernement sud-africain est arrivée, le gouvernement
français a évidemment été interloqué
; il fallut une double décision du Sénat et de l’Assemblée
nationale pour admettre que Saartjie Baartman n’appartenait
en effet pas au patrimoine national et que ses restes pouvaient
retourner en Afrique du Sud. En 1983, j’avais réussi
à emprunter le corps moulé de Saartjie Baartman au
Musée de l’Homme pour une exposition consacrée
au corps humain (« Le corps enjeu »). Aujourd’hui,
ce sont des choses qu’on ne pourrait plus emprunter. Les temps
ont bien changé...
L’exposition « Le musée cannibale » montrait
notre cannibalisme et nous interrogeait sur deux points : Qu’est-ce
qu’il faut garder ? Qu’est-ce que c’est qu’un
objet ethnographique ? J’ai personnellement à ces questions
une réponse inspirée de Joseph Beuys, le plus célèbre
artiste allemand de l’Après-guerre. Quand on demandait
à Beuys : qu’est-ce que l’art, il répondait
: « c’est ce que font les artistes ». C’est
une très bonne définition. Qu’est-ce qu’un
objet ethnographique ? C’est un objet qui est décrété
comme tel par les ethnologues, les ethnographes. Un objet qui est
regardé par eux comme un objet ethnographique. J’ai
le pouvoir de décréter qu’une bouteille est
un objet ethnographique. Vous serez alors obligé d’accepter
qu’elle est bien un objet ethnographique. Celui-ci portera
un numéro et il entrera dans le sanctuaire de nos musées.
Je suis fasciné par l’acte fabuleux de Marcel Duchamp
quand il a dit : « je décrète que… ».
Le pouvoir de décider, de décréter, est fondamental
dans nos musées et dans nos sociétés. Qui a
le pouvoir de dire : « ça, c’est beau, ça,
ce n’est pas beau ; ça, ça vaut 20’000
dollars, ça, ça ne vaut rien ; ça, ça
va au musée, ça, ça n’y va pas »
? Le pouvoir de légitimation est quelque chose de central
dans toutes les sociétés et aussi dans nos musées,
où les visiteurs tout à coup se disent : « ça,
c’est une œuvre de qualité ; ça, ça
ne l’est pas ».
Alors qu’est-ce qu’un objet ethnographique ? On avait
proposé au public certains choix possibles à partir
de différentes disciplines. Et on voit bien que c’est
complexe. Par exemple, dans un musée d’archéologie,
à Neuchâtel, il y a 35’000 m3 de silex qui ont
été ramassés lors de la construction de routes
et d’autoroutes. Est-ce qu’il faut les garder ? Les
enregistrer ? Leur mettre des numéros ? On remplit des usines
vides avec ces objets. C’est discutable. Les gens des sciences
naturelles ont des catégories. Ils collectionnent, ils enregistrent,
ils font des séries. Les musées d’art et les
musées d’histoire ont des œuvres encadrées,
et d’autres pas encadrées, et il y a aussi des catégories.
Pour eux, c’est relativement clair. Mais pour les musées
de technologie, ce n’est pas très clair, on ne sait
pas très bien comment classer tout ça. Les objets
que nous fabriquons nous-mêmes portent à des débats
considérables : « Est-ce que ce sont des objets ethnographiques,
puisque c’est nous qui les avons fabriqués ? Ou bien
sont-ce des objets de décoration ? » Alors, on se querelle
pour savoir le statut de ces objets…et puis la vérité,
elle est peut-être là, pour demain … avec des
objets qui ne sont plus réels, mais virtuels.



1-3: Exposition Le musée cannibale. Photos:
Xavier Roigé
Ensuite, l’exposition faisait entrer les visiteurs dans le
laboratoire des muséographes, dans lequel on enregistre,
numérote, pèse, décrit, établit des
fiches… C’était l’occasion de rappeler
toute l’histoire de l’ethnologie. L’ethnologie
est une discipline relativement neuve, qui a démarré
en 1850 avec le lancement de l’évolutionnisme et le
postulat qu’il y a un point zéro et que nous étions
le nec plus ultra de cette évolution. On s’interrogeait
alors sur la manière dont les sociétés avaient
évolué et on s’est dit : « on va prendre
la culture matérielle des autres chez nous et on va comprendre
comment tout ça s’est passé, comment ils fonctionnent
». On s’est rué sur les autres, avec les grandes
missions qui se sont vite transformées en véritables
opérations de pillage, déjà dénoncées
vers 1914 par Arnold van Gennep qui clamait que la manière
dont les ethnographes collectionnaient était scandaleuse,
parce qu’ils prenaient tout sans s’assurer des provenances,
sans se documenter. Ce fut une véritable catastrophe. On
a rempli les musées d’objets. C’est cela qu’on
a voulu évoquer en présentant le laboratoire d’aujourd’hui.


4 -5: Exposition Le musée cannibale. Photos:
Xavier Roigé
Puis, dans « Le musée cannibale », il y avait
les salles des réserves, les caves où on conserve
les produits pour la cuisine ethnographique. Nous avions tourné
notre exposition sur un mode culinaire. Il faut une certaine cuisine
théorique pour que ça marche. Nous avions donc mis
les objets dans une armoire frigorifique pour expliquer qu’il
fallait en décongeler le sens en vue de la cuisine théorique,
ou bien alors, les laisser tels quels. Notre affiche du «
Musée cannibale » représentait un masque où
l’on avait planté un couteau. On a pu lire des articles
dans Tribal Art, qui expliquaient qu’heureusement
ce n’était qu’une image virtuelle. Planter un
couteau dans un masque Punu du Gabon aurait été un
véritable scandale. Nous avons beaucoup hésité…
Est-ce que nous osons le faire ? Nous avons été très
lâches, nous n’avons pas osé planter le couperet
du boucher dans le beau masque Punu à 25’000 dollars.
Nous avons acheté un pauvre masque Punu à 200 francs
et là, tac, nous avons fait le geste… Pour dire qu’on
va faire de la cuisine, il faut bien passer à l’action
! Nous avions mis en scène dans cette cuisine des objets
que les visiteurs pouvaient sélectionner en cliquant ; l’objet
était flou et en cliquant sur un code-barre (c’est
peut être d’ailleurs une façon de collecter les
objets pour les années suivantes, il faudra leur mettre des
codes-barres), il apparaissait sur l’écran où
on pouvait consulter sa fiche.
L’exposition continuait ensuite avec des livres de recettes.
On peut faire une exposition à la manière de Barbier-Müller.
On peut exposer à la manière de Jean Clair au Musée
Picasso à Paris. On peut exposer à la manière
des Hollandais, etc. On avait fait une grande salle à manger,
pour inciter les visiteurs à passer à table. Scènes
de cannibalisme : dans la grande salle, chaque table représentait
une manière d’exposer, soit de consommer la cuisine
ethno. Par exemple, une table présentait un menu «
primitif »: avec des restes de feu, des pierres taillées,
des objets « dressés » dans une logique primitive,
montrant des sauvages mangeant des horreurs comme des grenouilles
ou des insectes. Une autre table présentait un menu «
bon sauvage » : les Indiens d’Amazonie vivant bien,
dans de beaux environnements, de belles niches écologiques,
comme le dit le discours blanc du bon sauvage, idéalisant
sa société, ses plumes, son bonheur... Il y avait
aussi une table servant le menu « acculturation », les
produits qu’on adapte, Nestlé, qui ne sucre pas la
même chose en Afrique ou en Asie, Maggi, introduit dans la
cuisine africaine en détériorant son caractère.
Une autre table offrait le menu « identité »,
avec la représentation de la Suisse, soit Heidi, le Cervin,
l’extrême-droite, des objets de la campagne, des produits
Suisse, des eaux Heidiland, des yaourts Heidi que les Japonais adorent
; toute une cuisine théorique nous parlant de la campagne,
de nos racines…


6-7: Exposition Le musée cannibale. Photos:
Xavier Roigé
Sans cette volonté de dire, sans réflexion théorique,
ces objets ne sont pas intéressants à présenter
en eux-mêmes. Non-inscrits dans un propos, dans un discours,
ils perdent leur sens. Dans notre musée, nous avons le pouvoir
de dire ce que nous voulons. Par exemple, nous avons collé
les portraits des conservateurs sur des bouteilles du vin (y compris
le mien) pour mentionner que c’était nous qui parlions,
nous qui construisions le discours. Nous avons également
exposé une vierge avec une saucisse parce qu’un journaliste
nous avait attaqués en disant : « il ne serait pas
étonnant de voir, au Musée de Neuchâtel, une
vierge dans une saucisse au foie ». On a pris le texte à
la lettre, la vierge dans une saucisse au foie, parce qu’on
a le pouvoir de le faire. Quant aux miroirs au fond des assiettes,
c’était narcissique. Nous nous regardions à
travers ces objets. C’était bien notre idéologie
que nous mettions à la discrétion du public. Les gens
se sont beaucoup amusés…
Nous avons, bien sûr, présenté la cuisine «
esthétique », au moyen d’une pièce égyptienne
rare, bien cotée dans les ventes aux enchères. Ça
marche, c’est beau ! C’est une thèse que j’ai
sur le Musée du quai Branly : toute cette ethnographie peut
complètement basculer dans les Beaux-Arts, il suffit d’affirmer
d’un objet qu’il est beau. On ne va pas commencer à
raconter comment on a acquis ces objets, il faut uniquement dire
: c’est beau, c’est l’équivalent de nos
artistes, point final. Mais, comme je l’ai déjà
dit, c’est une tricherie abominable, puisque c’est encore
une fois nous qui construisons la valeur de ces objets appartenant
à d’autres.
Après le repas, dans l’exposition, nous montrions
qu’il fallait se reposer après manger pour digérer,
si j’ose dire…Puis nous nous posions des questions sur
le monde environnant, la violence, les guerres et nous concluions
: « on est quand même bien chez nous ».
La fin de l’exposition parlait de la nécessité
de se remettre à table tous ensemble. Pour inviter à
communier, on avait représenté la Sainte Cène
et, à côté, des images de cannibalisme restées
célèbres, empruntées au marketing, à
des films, à des journaux et à des performances d’artistes…
En France, un Japonais a mangé sa fiancée parce qu’il
l’aimait beaucoup, mais il est resté très peu
de temps en prison parce que son père était puissant
au Japon ; aujourd’hui, le fils cannibale est un célèbre
chroniqueur culinaire dans les revues japonaises.

8: Exposition Le musée cannibale. Photo:
Xavier Roigé
C’est cela que nous avons voulu faire comprendre : que nous
sommes des cannibales. Nous avons toujours dans nos sociétés
le besoin de prendre la culture matérielle des autres. Toute
notre histoire est construite de cette manière : les Romains
arrivaient à Rome avec leurs butins et, depuis, on n’a
pas cessé. Non seulement on peut occuper militairement la
terre des autres, faire la guerre, dominer mais, en plus, on prend
leur culture matérielle pour la ramener chez soi afin de
l’étudier, disait-on, mais il y a évidemment
autre chose. A Bagdad, on s’est jeté sur le Musée
archéologique et on l’a pillé ! Quand Mobutu
est tombé, on a vidé les musées de toute l’ethnographie
qui y était conservée !
Le type d’ethnographie que nous voulons faire aujourd’hui
consiste à débusquer nos préjugés et
nos enlisements, à décrypter notre manière
de voir et de faire. Je crois que c’est dans cette direction
que l’ethnographie doit aller tout en continuant à
poser des relais culturels dans l’histoire de notre discipline
et dans celle de notre institution : pour comprendre pourquoi elle
est là aujourd’hui, ce qu’elle véhicule,
pourquoi le public contemporain la tolère, la finance et
ce qu’il vient y chercher.
Le 25 juin 2005, on a inauguré une exposition intitulée
« Remise en boîte » dans laquelle nous avons voulu
expliquer comment fonctionne le marketing de la mémoire et
de la commémoration. Pourquoi est-ce qu’on est là
? Il y a une accélération du mouvement. On a commémoré,
en 2005, comme jamais on a commémoré. Qu’est-ce
que c’est que la mémoire ? Qu’est-ce que c’est
que l’histoire ? Une mémoire collective ? Une mémoire
individuelle ? Une mémoire autobiographique ? Une mémoire
sémantique ? L’histoire, la mémoire, le souvenir…
comment se combinent-ils? Comment nous font-ils voir le monde ?
Comment nous font-ils construire notre système de relations
? Comment cela nous permet-il, en un mot, d’exister ?
|