Dédié
à Roland Arpin
Fondateur et directeur du
Musée de la civilisation de 1987 à 2001 |
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Un regard d’ethnologue et de muséologue
Le regard que je propose aujourd’hui sur l’évolution
des musées de société au Québec repose
en grande partie sur la trajectoire singulière du Musée
de la civilisation. Ethnologue de formation, je me suis spécialisé
dans l’étude de la culture matérielle et de
l’histoire des musées. Avant d’occuper le poste
de directeur de la recherche et de l’évaluation du
Musée de la civilisation, j’ai travaillé à
titre de conservateur dans le réseau de Parcs Canada et de
conservateur en chef du Musée de l’Amérique
française. En parallèle avec mes activités
professionnelles, j’ai enseigné en muséologie
à l’Université Laval et au programme conjoint
de maîtrise en muséologie l’Université
de Montréal et de l’Université du Québec
à Montréal (UQÀM). La question de l’identité
et de la mémoire collective est au cœur des travaux
de recherche que je mène présentement à l’UQÀM.
Quelques précisions sur
le Québec et le Canada
Il me semble essentiel d’apporter certaines précisions
qui permettent de comprendre les distinctions fondamentales qui
existent entre le Québec et le Canada. Vous pourrez constater
que le cas du Québec présente plusieurs similitudes
avec celui de la Catalogne.
Au Canada, il existe officiellement deux communautés linguistiques.
La France avait pris possession des territoires actuels du Canada
au début du 16e siècle avec les voyages de Jacques
Cartier, mais ce n’est qu’au début du 17e siècle
avec la fondation de Québec en 1608 que des établissements
permanents viennent confirmer l’intention de la France de
s’établir en Amérique du Nord. L’Angleterre
pour sa part avait choisi d’installer ses colonies le long
de la côte est des États-Unis. Pendant un siècle
et demi, les tensions sont vives entre les deux colonies de sorte
qu’en 1759, l’Angleterre lance une nouvelle fois ses
armées sur la Nouvelle-France. Le Traité de Paris
signé en 1763, cède officiellement à la Grande-Bretagne
la Nouvelle-France et le territoire occupé par les Canadiens-français
porte alors le nom de province de Québec. Depuis
cette date, les anglophones et les francophones partagent un même
espace géographique. On retrouve donc au Canada, deux cultures
distinctes, deux visions du monde. D’ailleurs, de nombreux
historiens et sociologues présentent souvent le Canada comme
deux solitudes pour préciser que ces deux cultures vivent
en parallèle dans le même espace géographique
depuis plus de deux siècles.
Au plan politique, le Canada est devenu en 1867 une confédération
formée de dix provinces à majorité anglophones
et de territoires nordiques occupés majoritairement par des
autochtones (Amérindiens et Inuits). Le pays est officiellement
bilingue, mais la langue anglaise prédomine sur l’ensemble
des provinces à l’exception du Québec.
Bien qu’il existe deux langues officielles au Canada, on
doit tenir compte de la présence des autochtones présents
sur le territoire nord-américain depuis des millénaires
[1].
Bien que certaines nations conservent encore leur langue, les autochtones
parlent majoritairement l’anglais. Plusieurs communautés
ont d’ailleurs perdu leur langue. Lors des audiences publiques
sur la politique du patrimoine culturel du Québec en 1999,
les autochtones sont venus rappeler au gouvernement qu’à
leurs yeux, la langue constitue le premier élément
de leur patrimoine [2].
C’est donc dire que les questions linguistiques demeurent
fondamentales pour bien comprendre le contexte politique et culturel
du Québec et du Canada.
Le réseau des musées canadiens se révèle
représentatif de la réalité linguistique du
pays. On retrouve majoritairement des musées gérés
par les communautés anglophones et francophones. Depuis une
vingtaine d’années, on a vu apparaître des musées
autochtones qui ressemblent davantage à des maisons de la
culture car, contrairement à la pratique courante, les Amérindiens
et les Inuits sont davantage préoccupés par la conservation
de la langue et des traditions que par la conservation des objets.
On aura compris que le Québec fait figure d’exception
au Canada. Bien qu’on retrouve des francophones sur l’ensemble
du territoire canadien, le Québec est le seul état
francophone au Canada qui possède son Parlement, qui vote
ses lois, qui perçoit ses impôts, qui développe
son système d’éducation et de santé,
et qui dispose de son propre réseau de musées nationaux
[3].
Québec et Catalogne : des espaces culturels miroirs
Tout comme pour la Catalogne, on compte au Québec 7 millions
de citoyens. Nous sommes en présence de ce que l’on
pourrait appeler «deux petites sociétés»
enclavées dans une culture dominante. L’histoire du
Québec et de la Catalogne présente plusieurs similitudes.
De part et d’autre, on voit apparaître des mouvements
autonomistes au 19e et au 20e siècles. En 1979, la Catalogne
retrouve une certaine autonomie alors que le Catalan est reconnu
comme langue officielle. Au Québec, l’arrivée
au pouvoir du parti Québécois en 1976 amorce un tournant
pour le nationalisme québécois avec la reconnaissance
en 1977 du français comme langue officielle.
Les historiens, les sociologues, les ethnologues et spécialistes
de la culture au Québec reconnaissent que la culture est
profondément ancrée dans la mémoire historique.
On retrouve dans le réseau des musées québécois
des lieux historiques, des monuments et des collections qui rappellent
à la mémoire que le Québec a été
pendant plus de deux siècles le cœur de ce que fut la
Nouvelle-France et l’Amérique française [4].
On retrouve dans la culture québécoise des marqueurs
identitaires qui façonnent l’identité nationale.
La langue représente sans aucun doute ce qui caractérise
le mieux la culture. La mémoire historique y est enracinée
dans le mythe de fondation de la Nouvelle-France. Ce mythe, fait
de rêves de grandeur et d’utopies, est toujours vivant.
Cette première période de l’histoire des francophones
au Canada est perçue comme une période bénie.
Il s’agit en quelque sorte d’un paradis perdu. Le partage
d’une mémoire commune chez les francophones contribue
à la reconnaissance d’une culture distincte face aux
Canadiens-anglais [5].
Un bilan en 2 temps :
Pour bien rendre compte de l’impact et du rôle des
musées de société dans la définition
de l’identité nationale, je propose un bilan en deux
temps qui présente d’abord l’évolution
des musées d’ethnographie au Québec. Je tenterai
ensuite de démontrer dans quelle mesure le Musée de
la civilisation est devenu dès son ouverture en 1988 un modèle
pour les musées de société.
Les musées d’ethnographie
au Québec
Ce regard rétrospectif débute en 1967 car cette année
marque un moment tournant dans le développement des musées
au Québec. J’ai identifié trois périodes
marquantes pour les musées d’ethnographie au cours
des dernières années. La première période
débute en 1967 avec le projet du Musée de l’Homme
du Québec et l’analyse qu’en fait Jean-Claude
Dupont pour le ministre des Affaires culturelles du Québec.
Cette date clé annonce une période de développement
du réseau des musées québécois au cours
des années 1970. On voit alors apparaître de nouveaux
musées régionaux qui s’intéressent tout
particulièrement aux identités régionales et
qui constituent des collections ethnographiques. La seconde période
débute avec le référendum de 1980 et se poursuit
jusqu’en 1992 avec le congrès international ICOM des
musées qui réunit à Québec des milliers
de muséologues [6].
Enfin, la dernière période couvre globalement les
années 1990 et confirme les tendances observées au
cours des années 1980.
1967-1980 : Émergence des musées d’ethnographie
En 1967, le ministre des Affaires culturelles souhaite doter le
Québec d’un musée national d’ethnologie.
Le projet initial du gouvernement du Québec s’inspire
alors du modèle du Musée de l’Homme à
Ottawa. Le rapport de Jean-Claude Dupont, rédigé en
1967 pour le ministre des Affaires culturelles, trace un portrait
réaliste sur la situation des musées au Québec.
À cet égard, on peut dire que l’année
1967 constitue une année charnière dans l’histoire
de la muséologie au Canada et plus particulièrement
au Québec. Cet événement historique que constitue
l’exposition universelle de 1967 a permis de rassembler à
Montréal une multitude de pays sous le thème emprunté
à Antoine de Saint Exupery, Terre des Hommes. Montréal
devient alors le carrefour des cultures. Cette ouverture au monde
que représente l’exposition universelle de Montréal
est accompagnée d’une période de changements
majeurs dans l’histoire culturelle du Québec. On observe
alors un véritable choc des cultures et des différences.
Aux yeux des Québécois, le monde et les « autres
cultures » ne sont plus simplement des faits divers dans l’actualité
que l’on peut lire dans les journaux ou au mieux que l’on
peut entrevoir à la télévision à une
époque où les images nous parviennent encore en différé.
Ces « autres cultures » prennent forme et s’expriment
à travers une série de pavillons thématiques.
Les pays participants font alors appel aux plus récentes
technologies de communication. Ce ne sont pas simplement des pavillons
qui surgissent sur les Iles de Terre des Hommes, ce sont également
des musées vivants [7].
À la suite de cet événement culturel international,
le regard des Québécois sur le monde ne sera plus
jamais le même. Mais ce qui retient avant tout notre attention,
c’est qu’en découvrant les cultures et les patrimoines
du monde, on redécouvre le patrimoine québécois.
Le rapport Dupont mesure le fossé qui existe à la
fin des années 1960 entre les musées d’art et
les musées d’ethnographie. Gérard Morisset avait
déjà établi des bases solides pour l’histoire
de l’art du Québec [8].
Les conservateurs beaux-arts disposent alors d’une meilleure
formation. Conséquemment, les collections d’arts québécois
se trouvent mieux documentées. Quant aux collections ethnographiques,
elles demeurent encore dans le cercle restreint des collectionneurs
et des amateurs d’antiquités. À toute fin pratique,
on ne retrouve pas d’ethnologues spécialistes de la
culture matérielle dans les musées québécois.
Les travaux d’ethnologues en culture matérielle restent
rares. En somme, tout reste à faire. Cette analyse de la
situation des musées conduit Dupont à constater qu’il
y a un travail énorme à réaliser dans le champ
de la culture matérielle [9].
En ce qui concerne la muséographie des musées, Dupont
souligne l’étalage statique et permanent qui, dit-il,
fatigue les visiteurs. Ses propos à ce sujet sont assez sévères
: « Un élément qui concourt à la faillite
des musées d’ethnographie, c’est la notion de
musée entrepôt où les spécimens en permanence
fatiguent les visiteurs. C’est l’éternité
et la banalité des expositions en permanence» (Pichette,
2001 :3).
Après s’être vu confier le projet d’Institut
national de la civilisation, Dupont quitte le ministère
de la culture pour développer l’étude de la
culture matérielle dans le cadre du programme d’ethnologie
à l’Université Laval. Avec son arrivée,
le programme connaît alors un développement sans précédent.
Avec un certain recul, les années 1970 apparaissent aujourd’hui
comme l’âge d’or de l’ethnologie québécoise
à l’Université Laval que l’on désigne
alors comme le programme d’arts et traditions populaires [10].
De cette première vague d’étudiants, plusieurs
jeunes ethnologues se retrouvent bientôt dans les musées
comme chercheurs, conservateurs et directeurs. La formation qu’ils
ont acquis en ethnologie et plus particulièrement en culture
matérielle les prépare bien à travailler avec
des collections ethnographiques dans des perspectives d’interprétation
et de mise en valeur du patrimoine national.

1 : Musée de la Civilisation. Exposition Mémoires.
Photographie: X. Roigé
Parallèlement à cet essor exceptionnel en culture
matérielle, les années 1970 marquent également
une nouvelle phase de développement pour le réseau
des musées québécois. Le rapport du ministre
des Affaires culturelles, Jean-Paul Lallier, publié en 1976
annonce des changements importants. On propose de créer une
Régie du patrimoine, une direction des musées et de
mettre en place un réseau cohérent de musées,
de centres d’exposition et de centres d’interprétation.
L’arrivée du parti québécois au pouvoir
en 1976 relance le projet d’un musée national d’ethnographie.
En somme, le gouvernement fédéral et le gouvernement
provincial investissent massivement dans des infrastructures de
mise en valeur du patrimoine.
1980-1992 : Multiplication des musées
Il faut reconnaître que la politique ou du moins les intérêts
politiques ont toujours influencé le développement
culturel. Le premier référendum sur l’indépendance
du Québec de 1980 constitue certainement le meilleur exemple
du genre. La défaite des partisans de l’indépendance
fait en sorte que 1980 peut être considérée
comme l’année de toutes les désillusions. L’intérêt
pour la culture populaire, pour les objets anciens et le patrimoine
de façon générale va, à toute fin pratique,
disparaître. En l’espace de quelques mois, la déprime
qui suit le référendum est bientôt doublée
d’une crise économique majeure. Le gouvernement québécois
qui s’était engagé dans des opérations
de développement au cours des années 1970 doit maintenant
composer avec une crise économique qui frappe notamment la
culture. Le ministère des Affaires culturelles abandonne
de nombreux projets et doit notamment éliminer plusieurs
programmes de financement. Le secteur des musées et du patrimoine
va s’engager dans une longue traversée du désert.
Le ministère démantèle bientôt la direction
du patrimoine de même que la direction des musées.
Dans le même esprit, le ministère modifie la loi sur
les biens culturels de manière à ne plus supporter
à lui seul les responsabilités liées au classement
des biens culturels. On propose de confier aux municipalités
la responsabilité de désigner et de protéger
le patrimoine. Ces choix se doublent d’une nouvelle tendance
qui pousse le gouvernement à régionaliser les ministères.
Cette opération aura pour effet de démanteler les
équipes nationales et de faire disparaître l’expertise
acquise au ministère des Affaires culturelles en muséologie
et en patrimoine. Ce constat a d’ailleurs été
noté dans le rapport Arpin (2000 : 41)
sur la politique du patrimoine culturel.

2 : Musée de la Civilisation.
Exposition Mémoires. Photographie: X. Roigé
L’entrée en scène du Musée de la
civilisation
C’est en pleine période de crise économique
que le gouvernement du Québec relance le projet d’un
musée national de la civilisation. Le chantier de construction
débute en 1984, mais ce n’est que quatre ans plus tard
que le musée ouvre finalement ses portes au public.
Avec le recul du temps, on constate que le projet du Musée
qui s’annonçait comme un échec se transforme
soudainement en succès. Les difficultés rencontrées
par les artisans du Musée de la civilisation vont se transformer
et donner naissance à une institution originale qui deviendra
le modèle de la nouvelle muséologie.
1993 : La fin des musées
d’ethnographie ?
Dans le sillage du succès international que connaît
le Musée de la civilisation, le réseau québécois
des institutions muséales se développe largement [11].
Les politiciens et les décideurs envisagent alors de faire
des musées de véritables moteurs du développement
culturel et économique. De nombreux projets émergent
tout à coup. Plusieurs musées québécois
proposent des plans de relance et de développement. C’est
le cas du musée du Séminaire de Sherbrooke, du musée
de Joliette, du musée McCord et du Musée du Séminaire
de Québec qui souhaite se transformer en musée de
l’Amérique française [12].
Et puis, de nouveaux projets se concrétisent. Le gouvernement
fédéral propose de construire à Québec
un musée de la Nouvelle-France et le gouvernement québécois
annonce l’agrandissement du Musée du Québec,
la construction d’un Musée des Arts et traditions populaires
du Québec à Trois-Rivières.
Cette euphorie qui gagne le réseau des musées connaît
son apogée avec la 16e Conférence générale
du Conseil international des musées (ICOM), qui se tient
à Québec à l’automne 1992. Le réseau
des musées québécois et canadiens acquiert
alors une reconnaissance internationale.
« Jamais, sans doute, on n’aura
autant parlé de musées au Québec qu’en
cette année 1992 qui a vu en mai, à Montréal,
la réouverture du musée McCord dans des locaux restaurés
et agrandis, l’installation du Musée d’art contemporain
dans un bâtiment neuf intégré à la Place
des arts, et qui verra en septembre, à Québec, les
assises de la XVIe Conférence générale du Conseil
international des musées (ICOM), regroupant quelque 9 000
membres partout dans le monde » (Couture,
1992 : 2) [13].
La crise économique qui se profile au début des années
1990 va cependant ralentir considérablement les projets de
développement des musées. Le gouvernement québécois
préfère s’engager dans des investissements culturels
pour des projets de centres d’exposition et de centres d’interprétation.
Cette tendance [14]
qui se confirme dans la décennie 1990 est déjà
perceptible au milieu des années 1980. Les politiciens comprennent
rapidement qu’il est plus simple de construire des centres
d’interprétation pour développer le tourisme
régional. Ces centres demandent un investissement important
en immobilisation, mais ils nécessitent peu de ressources
financières au plan du fonctionnement. En d’autres
termes, pour une fraction du coût d’un musée
conventionnel, l’état peut créer plusieurs centres
d’interprétation. De plus, aux yeux des citoyens, il
n’existe pas de différence entre musée et centre
d’interprétation. Dès lors, les centres d’interprétation
s’inscrivent dans les agendas politiques des ministres et
des députés.
À compter de 1991, le gouvernement du Québec et le
gouvernement fédéral investissent massivement dans
l’informatisation des collections publiques [15].
Cette politique favorise le travail de recherche sur les collections
ethnographiques des musées canadiens.
Cette nouvelle orientation provoque des impacts majeurs. Le premier
et le plus significatif : on abandonne la création de musées
ethnographiques dans les régions. On préfère
traiter les identités régionales dans des expositions
permanentes qui prennent la forme de centres d’interprétation.
Des firmes se spécialisent et créent des centres d’interprétation
dans les différentes régions du Québec. Première
conséquence, ces centres d’interprétation n’ont
pas besoin de conservateurs ou d’ethnologues en permanence.
Ce type d’institution muséale ne se définit
pas comme un lieu de connaissance et de conservation de la mémoire
populaire. Les centres d’interprétation sont des lieux
de promotion de certaines thématiques. Deuxième conséquence
: on crée un réseau de musées statiques c’est-à-dire
qu’on y fige des thématiques qui n’évoluent
à peu près pas et qui ont pour conséquence
de ne pas fidéliser les clientèles locales et régionales.
Ce sont en quelque sorte des lieux destinés avant tout aux
touristes.
Les musées régionaux ont habituellement le mandat
de travailler aux identités régionales. À cet
égard, les ethnologues ont toujours excellé dans ce
secteur. Comme on abandonne peu à peu ce type de musée,
on voit également disparaître les ethnologues qui avaient
développé une perspective identitaire dans ces musées
régionaux.
Genèse du Musée
de la civilisation
L’ouverture du musée de la civilisation le 19 octobre
1988 marque une date importante dans l’histoire de la muséologie
au Canada. Aujourd’hui, on retient surtout le succès
exceptionnel du Musée, mais on oublie que ce projet de musée
s’est réalisé dans la controverse et les tensions.
Il faut rappeler que le projet initial du Musée naît
de la volonté du gouvernement du Québec en 1967 de
se doter d’un musée de l’Homme du Québec
sur le modèle du Musée de l’Homme du Canada.
Jean-Claude Dupont qui réalisait l’étude sur
la situation des musées au Québec pour le ministre
des Affaires culturelles proposait plutôt un Institut
national de la civilisation (INC) [16].
Ce projet initial connaîtra une existence de courte durée
et le retour des libéraux au pouvoir en 1970 annonce le démantèlement
du nouvel Institut national de la civilisation. Le concept
de ce projet national est de mettre en réseau les musées
québécois et de faire circuler au Québec des
expositions thématiques réalisées par une équipe
de spécialistes. L’idée sera reprise au milieu
des années 1970 avec l’arrivée au pouvoir du
parti Québécois. Le ministre des Affaires culturelles,
Denis Vaugeois, propose d’intégrer ce concept de musée
de société à l’intérieur du Musée
du Québec qui aurait alors une double vocation d’art
et de civilisation. Le projet intitulé le Musée
du Québec en devenir devra être abandonné
en raison des pressions faites par le milieu des arts qui sentait
la menace peser sur le Musée du Québec. C’est
alors que le sous-ministre des affaires culturelles, Roland Arpin,
propose de créer un musée autonome. Il faudra tout
de même attendre 1984 pour que le gouvernement du Québec
adopte une loi créant le Musée de la civilisation.
Une fois de plus, le retour du parti Libéral au pouvoir retarde
l’ouverture du Musée. Les libéraux ne sont pas
convaincus de la nécessité de créer un musée
national. Ils redoutent que le nouveau musée devienne le
porte-parole des orientations politiques du Parti québécois.
C’est pourquoi le gouvernement n’a toujours pas entériné
le concept et la mission du Musée. Pourtant, en 1987, le
Premier ministre Robert Bourassa intervient et annonce la nomination
de Roland Arpin comme directeur général du Musée
avec le mandat d’inaugurer le Musée de la civilisation
à l’automne 1988.
Le nouveau directeur, Roland Arpin, dispose donc de 18 mois pour
mettre en place l’équipe, le concept et la programmation
du musée dans un contexte où l’opinion publique
n’est pas véritablement favorable au développement
d’une grande institution culturelle.
Roland Arpin fait bientôt adopter par l’Assemblée
nationale du Québec un document intitulé : Mission,
concept et orientations. Un monde en continuité et en devenir…(1987).
On le voit et on l’entend dans les médias annoncer
dans le concept muséologique une fréquentation annuelle
de 300 000 visiteurs. Dans le milieu, personne n’y croit.
Le Musée du Québec qui est bien établi depuis
1933 attire mois de 200 000 visiteurs au milieu des années
1980 (Harvey, 1991 :57). Comment un nouveau
Musée de la civilisation réussirait-il à rejoindre
autant de monde à Québec alors que le Musée
le plus fréquenté au Québec est le Musée
des beaux-arts de Montréal qui accueille 285 000 visiteurs
en 1986 (Harvey, 1991 :58) ?
C’est donc dans un contexte politique difficile que le Musée
prépare son ouverture. Dans le milieu des musées québécois,
on voit d’un mauvais œil l’ouverture d’un
grand musée national. Plusieurs musées régionaux
demandent depuis des années au ministère des Affaires
culturelles de nouveaux équipements et de meilleurs moyens
financiers. On craint donc que le nouveau Musée draine à
lui seul les ressources du ministère des Affaires culturelles
au détriment du réseau des musées. Dans les
médias de Québec, les journalistes et les animateurs
radio restent sceptiques sur le projet d’un deuxième
musée national à Québec. Les rumeurs se multiplient.
On se demande pourquoi la direction du nouveau musée est
formée d’anciens hauts fonctionnaires du ministère
des Affaires culturelles. Dès lors, on annonce et on prédit
la catastrophe dans les journaux et à la radio. On craint
que ce nouveau Musée qui a demandé des investissements
majeurs ne soit qu’un conservatoire de rouets et de ceintures
fléchées. Quant au réseau des musées,
il dénonce le fait qu’il n’y ait pas de muséologues
dans cette nouvelle équipe. Les rumeurs sur les budgets extraordinaires
dont dispose le Musée se multiplient et créent un
climat de suspicion dans le milieu des musées et des arts.
19 octobre 1988

4 : Musée de la Civilisation. Entrée
du musée pendant l’exposition Cow-boy dans l’âme.
Photographie: X. Roigé
Dès l’ouverture, le Musée de la civilisation
étonne le public et les médias. Les appréhensions
que l’on pouvait entendre et lire dans les médias disparaissent
comme neige au soleil. Ce musée ne ressemble en rien à
l’image que l’on se fait d’un musée. Il
devient évident pour chaque personne qui franchit la porte
du Musée que cette institution est différente. Il
aura pourtant fallu attendre 21 ans avant que le projet d’un
musée de société ne se réalise.
Les visiteurs qui se penchent sur le texte des crédits au
terme du parcours des expositions découvrent que l’équipe
de réalisation est formée de conservateurs bien sûr,
mais on y retrouve une foule de chercheurs ainsi que des designers,
des scénographes et des artistes. Mais il y a tant à
voir dans ce nouveau musée que l’attention des visiteurs
est centrée sur les expositions thématiques comme
Toundra Taiga, Québec Électrique, ou Souffrir
pour être belle. L’examen de la revue de presse
de l’automne 1988 montre bien que globalement les expositions
étonnent. La découverte du Musée constitue
l’événement central de sorte que Mémoires
ne se démarque pas particulièrement. Mais Mémoires
va se révéler peu à peu. Alors que les expositions
temporaires passent, elle devient un point de référence.
Les visiteurs y retournent et y découvrent de nouveaux angles.
Cette lente révélation va bientôt prendre différentes
formes. Les muséologues, par exemple, s’aperçoivent
que cette exposition traduit pleinement le concept du Musée.
L’exposition incarne peu à peu les choix stratégiques
formulés dans Mission, concept et orientations du musée
de la civilisation. Le public et les muséologues constatent
que le Musée participe à l’esprit de la nouvelle
muséologie
Quels sont les facteurs qui ont contribué au succès
du Musée ?
Dans le cadre du projet que je mène depuis 1999 sur la genèse
des musées au Québec et plus particulièrement
sur l’émergence du Musée de la civilisation,
une hypothèse s’est dessinée peu à peu.
Le Musée de la civilisation ne serait-il pas un cas exemplaire
de disruption (Dru, 1997) ? On constate que le
Musée se présente en rupture avec la muséologie
telle qu’elle se pratique et qu’elle se conçoit
à la fin des années 1980. Le musée propose
par ailleurs une vision et une approche différentes. J’ai
identifié cinq facteurs de disruption qui expliquent et qui
permettent de comprendre pourquoi le Musée a réussi
à s’imposer dans le réseau des musées
au Québec, au Canada et à l’étranger.
Par ailleurs, je crois que ces facteurs de disruption permettent
également d’expliquer et de mieux comprendre la réception
des expositions lors de l’ouverture du Musée.
Premier cas de disruption :
la place de l’objet
En 1987, le Musée de la civilisation se retrouve avec une
collection ethnographique héritée du Musée
national des beaux-arts du Québec. La collection Coverdale
acquise en 1967 représente bien l’esprit de cette collection
qui reflète le Canada français rural des 18e et 19e
siècles. Il s’agit donc d’une collection qui
ressemble à la collection du musée national des Arts
et traditions populaires de Paris constituée sous la direction
de George Henri Rivière. Par ailleurs, il convient de rappeler
que le projet initial du Musée de la civilisation s’est
élaboré sans collection. Compte tenu de la nature
de cette collection ethnographique dont héritait le Musée
de la civilisation, il devenait évident que le projet du
Musée ne pouvait pas être centré sur cette collection
qui aurait grandement limité la programmation.
Le choix d’adopter une approche thématique centrée
sur l’aventure humaine se répercute sur la place de
l’objet au Musée de la civilisation. À partir
du moment où on adopte ce concept, il devient évident
que l’objet de collection n’est plus au centre du Musée.
Alors que la collection détermine habituellement le programme
des expositions dans les musées, le choix des thèmes
d’expositions au Musée de la civilisation est avant
tout déterminé en fonction de son intérêt.
On procède ensuite à la recherche des objets permettant
d’illustrer ce thème dans la collection du Musée
et dans le réseau des musées.
« Alors que beaucoup de musées
placent l’objet au centre de leurs préoccupations,
le Musée de la civilisation, lui, y place la personne humaine.
Les objets tout importants qu’ils soient n’y prennent
place qu’en raison de leur signification et de leur utilisation.
Ils sont vus avant tout comme des témoins de l’activité
humaine. Ils sont donc replacés dans leur contexte et présentés
de façon aussi vivante que possible » (Missions,
concept et orientations, 1987 :11).
Il est important de souligner que ce choix stratégique a
d’abord été adopté par la direction du
Musée et non pas par l’équipe initiale des professionnels.
Concrètement, ce choix allait donner lieu à des conséquences
importantes. Dès lors, il devenait évident que la
programmation ne serait pas dictée par la collection, mais
que le musée allait opter pour une approche thématique
des expositions.
L’exposition thématique
Contrairement à la majorité des musées, l’objet
ne détermine pas la programmation. Les thèmes prennent
forme à travers des scénarios où le propos
s’articule autour d’un fil conducteur. Les objets servent
plutôt à soutenir le récit des expositions.
En ce sens, le Musée adopte la manière de Parcs Canada
qui réalise depuis le début des années 1970
des expositions thématiques dont le fil conducteur est centrée
sur l’histoire. La manière de rédiger des concepts,
de structurer des scénarios s’inscrit pleinement dans
la manière des muséologues de Parcs Canada. Si cette
approche de Parcs Canada restait compréhensible pour les
muséologues, plusieurs étaient surpris qu’un
musée adopte pleinement cette façon d’envisager
les expositions. En ce sens, le Musée de la civilisation
s’inscrit en rupture avec les musées.
Ce choix crée des tensions dans le milieu des musées
car les conservateurs partagent le sentiment que les musées
existent d’abord et avant tout à travers les collections.
Pour le milieu de la muséologie québécoise,
on se retrouve alors devant une rupture au plan des valeurs fondamentales.
L’émergence du design
Ayant choisi de réaliser des expositions thématiques,
il devenait nécessaire en conséquence de soigner la
muséographie. Les moyens dont disposent le Musée lors
de son ouverture permettent de faire appel à des designers,
des architectes et des scénographes. Leur présence
marque la personnalité du Musée. Dans la plupart des
expositions, le design étonne et surprend lors de l’ouverture.
On prétendra d’ailleurs dans le milieu des musées
que le design occupe trop de place au Musée de la civilisation.
On compare même le musée aux parcs d’amusement
de Disney. Malgré tout ce qui se dit alors, il s’avère
indéniable que les moyens dont dispose le Musée permettent
de repousser les limites de l’imagination.
On oublie trop souvent que les moyens dont disposent les designers
pour réaliser les mises en expositions permettent également
de concrétiser la volonté exprimée dans le
concept de faire en sorte que le musée soit orienté
vers l’interaction et la participation des visiteurs. Avec
le recul des années, on constate que l’interactivité
dans les expositions caractérise le Musée de la civilisation.
En somme, par ce choix, le Musée s’engage dans un véritable
travail de médiation et comme le soulignera Annette Viel
(1992), dans une approche de séduction
des visiteurs.
Deuxième cas de disruption
: les conservateurs remplacés par les chargés de projets
Comme le Musée de la civilisation se définit comme
un musée axé sur la communication et qu’il a
fait le choix de ne pas centrer sa programmation sur la collection,
la direction choisit alors de confier la réalisation des
expositions à des spécialistes de la communication
plutôt qu’à des conservateurs. Les chargés
de projets coordonnent le travail de tous les professionnels. Encore
une fois, ce choix bouleverse les valeurs des muséologues
québécois. Pourtant, quand on connaît bien les
rôles et responsabilités dans les institutions muséales,
on constate que le choix du Musée de la civilisation s’apparente
à la pratique qui existe depuis plus de vingt ans à
Parcs Canada où les expositions sont confiées à
des réalisateurs alors que les conservateurs font partie
de l’équipe de réalisation au même titre
que les chercheurs (historiens, archéologues, spécialistes
de la culture matérielle), les restaurateurs et les designers.
Nous sommes en face du cas de disruption le plus surprenant et
le plus visible. Mais c’est aussi l’un des choix qui
contribuera le mieux à la réussite du Musée.
Troisième cas de disruption
: le musée ne sera pas un musée disciplinaire
Dans son concept, le Musée de la civilisation a fait le
choix de ne pas être un musée disciplinaire. Il ne
se définit pas comme un musée d’ethnologie,
un musée d’anthropologie, ou un musée d’histoire.
Les concepteurs ont plutôt souhaité en faire «
un musée de société ». On doit reconnaître
que le concept se révèle assez nouveau au Québec
dans les années 1980.
Ce choix de la direction allait entraîner des conséquences
majeures. Pour atteindre son objectif d’être un musée
multidisciplinaire, le Musée de la civilisation se dote d’un
service de la recherche. Alors que dans les musées dits traditionnels,
la recherche relève des conservateurs qui assument les contenus
scientifiques, le Musée opte pour une autre stratégie.
Une petite équipe de professionnels provenant de différentes
disciplines (ethnologie, anthropologie, histoire de l’art,
sociologie, éducation et philosophie) a pour mandat d’assurer
les liens entre les équipes d’expositions et les chercheurs.
Ces chercheurs sont recrutés dans les universités
et les centres de recherche au Québec et à l’étranger.
L’important pour le Musée est de constituer des comités
scientifiques dont la principale qualité est l’excellence.
Pour chaque projet d’exposition, l’équipe du
service de la recherche constitue des comités scientifiques
formés de spécialistes dans différentes disciplines.
L’objectif visé est de ne jamais concevoir un projet
d’exposition à partir du point de vue d’une seule
discipline. Cette manière de faire allait distinguer le Musée
dans sa conception d’expositions [17].
Encore une fois, ce choix bouscule les traditions et les critiques
seront nombreuses. Il faut bien comprendre que la problématique
d’un musée d’archéologie ou d’un
musée d’art se révèle bien différente
d’un musée de société dont les thèmes
sont variés et explorent l’aventure humaine. C’est
pourquoi le modèle des musées traditionnels s’appliquait
mal au Musée de la civilisation. Quoiqu’il soit et
malgré les nombreuses critiques provenant du réseau
des musées, le modèle du Musée de la civilisation
a été repris largement depuis. Au chapitre des conséquences
positives, les chercheurs universitaires ont trouvé dans
le modèle du musée de la civilisation une orientation
qui rejoint leurs valeurs. Quand on fait appel aux meilleurs chercheurs,
on contribue à la reconnaissance des musées dans le
milieu de la recherche scientifique. Ainsi, le préjugé
qui circule depuis longtemps dans les universités voulant
que les musées ne sont que des lieux de « vulgarisation
» tend heureusement à disparaître.
Quatrième cas de disruption
: un musée centré sur les visiteurs
Le fait que l’exposition soit centrée sur l’expérience
humaine rappelle à quel point le rapport aux visiteurs est
au centre des préoccupations du musée. Cette préoccupation
pour les visiteurs a pris forme au musée par la mise en place
dès 1987 d’un service de la recherche et de l’évaluation.
Ce service a la responsabilité d’assurer le pont entre
les équipes de réalisation des expositions et les
chercheurs, mais il a surtout le mandat d’étudier et
de connaître les publics qui fréquentent le Musée.
Le service de la recherche réalise d’ailleurs dès
1987 la première étude de publics. Peu de temps après
l’ouverture, le Musée s’engage dans des analyses
sur la satisfaction des visiteurs. André Allaire qui est
responsable de ces études prépare un premier portrait
du profil des visiteurs. Ainsi s’engage une longue série
d’enquêtes qui permettent aujourd’hui au Musée
de suivre attentivement l’évolution des publics du
Musée de la civilisation [18].
Il s’agit en fait du seul musée québécois
disposant alors d’une équipe permanente qui réalise
des études de publics et des évaluations des produits
muséologiques. Ce choix stratégique a permis de développer
à l’interne une expertise unique. D’ailleurs,
cette expertise est bientôt reconnue au Québec et à
l’étranger. Le musée participe à des
colloques internationaux concernant les publics et les pratiques
culturelles. Le Musée publie d’ailleurs des études
et des articles sur le comportement des visiteurs.
Bien que cette approche ait encore une fois choqué et déstabilisé
les muséologues en 1988, le virage pour les publics, amorcé
par le Musée de la civilisation, est devenu aujourd’hui
une valeur partagée par l’ensemble du réseau
muséal. La grande majorité des musées québécois
ont pris conscience qu’ils existent d’abord et avant
tout parce que des visiteurs viennent au musée. Ce n’est
donc pas sans raison qu’on a vu se multiplier dans les années
1990 les sondages et les études pour mieux connaître
les visiteurs.
Le service de la recherche et de l’évaluation a également
fait l’objet de nombreuses critiques dans le milieu muséal.
En 1988, on comprenait mal pourquoi un musée consacrait autant
d’énergie à étudier et à analyser
les comportements des visiteurs.
Le Musée de la civilisation porte d’ailleurs une attention
toute particulière au service à la clientèle
[19].
Dès la première année, on forme un comité
qui se réunit périodiquement et qui formule des recommandations
pour améliorer l’accueil des visiteurs. En somme, l’équipe
du Musée s’inscrit spontanément dans un processus
d’amélioration continue. Ce qui est remarquable lorsqu’on
examine attentivement cette attention toute spéciale que
porte l’équipe du Musée au service à
la clientèle, on constate qu’il s’agit d’une
valeur partagée par tous les employés du Musée.
L’intérêt pour le service à la clientèle
a pour effet de considérer le musée comme toute autre
entreprise culturelle. Ainsi, on constate que le Musée est
en compétition avec des musées, mais également
avec le théâtre, le cinéma et toutes les institutions
culturelles [20].
Synergie : exposition, éducation, action culturelle
Le concept du Musée de la civilisation prévoyait
favoriser la participation du public au Musée. C’est
pourquoi la direction mise immédiatement sur la contribution
majeure de l’éducation et de l’action culturelle.
Pour que cette intention se concrétise, la direction du Musée
crée deux services distincts alors que dans la majorité
des musées, l’éducation et l’action culturelle
cohabitent dans le même service. En créant deux services
différents avec des équipes permanentes et en leur
donnant les moyens de réaliser des projets, on a favorisé
le développement et l’innovation dans ces deux services.
Ce choix stratégique a notamment favorisé l’émergence
de l’action culturelle qui va contribuer à caractériser
la philosophie du Musée de la civilisation. Roland Arpin
l’a bien décrit dans la publication qui soulignait
le 5e anniversaire du Musée :
« Le Musée, par son
action culturelle, peut interroger, donner la parole, susciter le
débat, la confrontation des idées. Ces actions permettent
également d’explorer la voie de l’émotion,
du plaisir, de l’expression de l’étonnement,
de la découverte, de l’analyse. Le Musée de
la civilisation souhaite aussi faire place à l’expression,
à la recherche personnelle des visiteurs, au questionnement
et à l’interactivité. Les activités culturelles
se prêtent fort bien à une telle démarche. Le
Musée est aussi plus qu’un lieu de discours; il est
aussi un lieu de sensibilisation aux idées, à la complexité
des phénomènes humains, à la réflexion
historique. Les idées y prennent forme selon les langages
variés et complémentaires les uns aux autres. Colloques,
séminaires, cinéma, conférences et spectacles-démonstrations
se conjuguent pour pousser la réflexion sur les réalités
sociales et approfondir la compréhension des thèmes
» (Arpin, 1992 : 79-80).
Les visiteurs qui entrent au Musée de la civilisation en
1988 découvrent une dynamique unique. On leur offre alors
des expositions variées accompagnées de différents
programmes éducatifs et d’activités culturelles
qui se prolongent souvent en soirée. Le Musée devient
un lieu offrant une gamme d’activités qui dépassent
de loin la programmation des expositions. Cette synergie entre les
expositions, l’éducation et l’action culturelle
contribue à définir la personnalité du Musée
et à atteindre un public très large. Le Musée
arrive d’ailleurs à atteindre ce que les muséologues
identifient comme les non-publics. Le Musée attire des visiteurs
qui ont peu l’habitude de fréquenter les musées.
En somme, le Musée n’est pas perçu comme les
autres musées.
Émergence des communications
La direction du Musée de la civilisation mise sur une autre
carte pour faire en sorte que les produits offerts aux publics connaissent
du succès. On met en place le premier service de communication
aussi important pour un Musée canadien. Une équipe
permanente veille à faire connaître le musée,
les expositions, les programmes éducatifs et les activités
culturelles. Jamais dans l’histoire des musées, on
n’avait consacré autant d’énergie et d’argent
à cette fonction qui se révélait le plus souvent
marginale. D’ailleurs, on a beaucoup reproché au Musée
de la civilisation de consacrer trop d’argent en communication
et en publicité. Personne dans le réseau des musées
n’avait imaginé que le service des communications pouvait
occuper une telle place dans un musée. La direction souhaitait
avant tout que le Musée soit connu et fréquenté.
Il fallait donc prendre les moyens appropriés pour ne pas
tomber dans le piège des institutions culturelles qui réalisent
des produits exceptionnels et qui faute de moyens n’arrivent
pas à être connu. En d’autres termes, comme le
répétait le directeur général à
l’époque, « même si nous avons les meilleures
expositions et que personne ne le sait, personne ne fréquentera
le Musée ». En définitive, la philosophie du
Musée qui se définit au cours de la première
année pourrait se résumer dans cet énoncé
: le musée existe d’abord et avant tout pour ses visiteurs.
Cette préoccupation pour les visiteurs conduit bientôt
le Musée à produire des études qui permettent
de mieux cerner le public. En fait, on découvre bientôt
que ce qu’on appelait « le grand public » n’existe
pas. Il découvre plutôt des publics qui ont chacun
des attentes propres et des pratiques culturelles particulières.
On découvre également que les visiteurs forment en
réalité une galaxie complexe dans laquelle s’entremêlent
les groupes d’âges, les clientèles locales, régionales
et touristiques [21].
Encore une fois, la mise en place d’un service de communications
disposant de moyens exceptionnels inégalés en 1988
étonne le milieu des musées. On constate pourtant
que grâce à un plan de communication structuré,
le Musée est bientôt connu des journalistes, des médias
et par conséquent des Québécois. Bien que ce
modèle de service de communication ait été
conteste, on observe par ailleurs qu’il a été
repris par de nombreux musées.
On doit par ailleurs rappeler que le Musée a remporté
des prix et des distinctions pour ses campagnes publicitaires. Résultat,
le taux de fréquentation se maintient à un niveau
exceptionnel pour la ville de Québec depuis 1988. En somme,
par son service des communications, le Musée de la civilisation
inscrit le Musée dans le réseau des grandes institutions
culturelles.
Cinquième cas de disruption
: le pouvoir des mots
Les quatre cas de disruption n’auraient jamais eu le même
impact si les nouvelles valeurs du Musée de la civilisation
ne s’étaient incarnées dans un cadre de référence.
Au début des années 1970, John Lennon répétait
« Une seule personne peut changer le monde ». Bien sûr,
il y a de l’utopie dans ce que chantait Lennon, mais je dirais
par analogie qu’un livre tout comme une chanson peut changer
bien des choses. Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de l’écriture.
Dans son mythe de l’ouverture, le Musée de la civilisation
a retenu un élément essentiel. Le document Mission,
concept et orientations du musée de la civilisation
adopté par l’Assemblée nationale du Québec
est devenue la cadre de référence de la nouvelle équipe
de direction. Mais le plus étonnant, c’est que les
orientations et les valeurs définies dans ce document sont
bientôt adoptées et intégrées par les
employés du Musée. En somme, il ne s’agit pas
simplement d’un document administratif, il s’agit plutôt
d’un cadre de référence qui traduit les valeurs
de l’organisation.
Lorsqu’on examine attentivement les quatre cas de disruptions
qui se sont répercutés dans des choix stratégiques
et qui sont devenus des valeurs fondamentales et fondatrices, on
constate que tous ces changements de paradigmes qui ont façonné
le Musée de la civilisation trouvent leur origine dans le
document Mission, concept et orientations du musée de
la civilisation.
Au-delà de ce constat, la question qu’on peut se poser
est la suivante : comment et surtout pourquoi le concept a-t-il
été adopté et intégré par l’équipe
du Musée ? Les mots ne restent souvent que des mots. Pourtant
dans ce cas particulier, le concept qui reste théorique au
départ pend forme à travers les expositions dans la
mesure où l’équipe du Musée adhère
à cette philosophie. Après bien des entrevues, il
apparaît indéniable que l’adhésion des
employés du Musée au concept repose sur un leadership
profond. La direction du Musée est arrivée à
faire partager ces valeurs qui apparaissaient en opposition avec
les valeurs de la communauté muséale. À notre
avis, il y a là une grande partie de la réponse qui
explique le succès du Musée.
Permettre l’innovation
Le recul des années permet de mieux saisir l’impact
réel qu’a eu et qu’a encore le Musée de
la civilisation sur la muséologie. Les prises de positions
du Musée qui se placent en position de rupture avec la communauté
muséale vont donner un avantage stratégique au Musée
de la civilisation. En adoptant un angle différent, le Musée
de la civilisation réunissait les conditions favorables à
l’émergence de l’innovation.
Pour émerger, l’innovation a besoin de trois composantes
fondamentales : du temps pour réfléchir et concevoir,
de l’argent pour rendre les idées tangibles et une
troisième composante qui est beaucoup plus difficile à
mettre en place : la liberté. La création a besoin
d’espaces de liberté pour donner libre cours à
l’imagination et à l’innovation. En ce sens,
on peut dire que le temps et l’argent sont moins importants
que la liberté pour permettre l’innovation dans une
institution. On a vu si souvent des musées disposer de budgets
importants ne pas réussir à réaliser de bonnes
expositions. C’est que les forces conservatrices freinent
l’imagination et la création. Ceci étant dit,
les expositions les plus originales et les plus audacieuses demandent
également des moyens et du temps. Pour rendre possible l’émergence
de l’innovation, on a besoin d’un juste équilibre
entre ces trois facteurs. Pour bien comprendre le rôle de
ces trois facteurs, observons les conséquences quand il y
a déséquilibre entre ces trois facteurs.
En produisant rapidement une exposition, un produit éducatif
ou une programmation culturelle, une équipe a peu de chances
de susciter la nouveauté.
Les meilleures idées demandent des moyens. L’étude
des tendances démontre que les visiteurs n’acceptent
plus de voir des objets, aussi importants soient-ils, dans une vitrine
ou sur un socle. Parce qu’ils sont de plus en plus éduqués,
parce qu’ils voyagent et qu’ils voient ce qui se fait
ailleurs dans le monde, les visiteurs de musées sont de plus
en plus exigeants. La mise en exposition devient donc majeure. Au
cinéma, est-ce qu’on demandait à un réalisateur
de travailler sans accessoiristes, sans éclairagiste et sans
metteur en scène ? Il ne s’agit pas simplement de montrer
les choses, il faut les révéler au-delà de
leur propre réalité et pour y arriver il faut des
moyens financiers adéquats aux objectifs du projet.

5 : Musée de la Civilisation. Centre d’Interprétation
de la Place-Royale. Photographie: X. Roigé
La liberté représente le facteur le plus important
et il demeure en même temps le plus fragile. La liberté
de création est somme toute relativement rare. Dans des institutions
où la structure hiérarchique est dominante, la liberté
de création se trouve souvent limitée. Pour favoriser
pleinement la création et l’innovation, il faut accepter
de laisser des zones de liberté aux créateurs.
L’innovation n’est donc pas une affaire d’argent
ou de temps. C’est un état d’esprit et de valeurs.
C’est une variable qui est souvent liée à la
culture d’une institution. Sans que l’on sache vraiment
pourquoi, il y a des musées où on retrouve cette ouverture
d’esprit.
Lors de l’ouverture en 1988, le Musée de la civilisation
réunissait les conditions favorables à l’émergence
de l’innovation. Les travaux que nous menons sur la genèse
du Musée le démontrent. On assiste en 1988 à
la réunion d’une série de facteurs qui favorisent
l’émergence de l’innovation. Dans le cas présent,
le succès n’a rien à voir avec la chance ou
le hasard.
Nous avons démontré dans cette communication que
le Musée de la civilisation apparait en 1988 comme un exemple
probant de rupture dans la muséologie québécoise.
Cependant, regardons le problème sous un autre angle.
En guise de conclusion
À n’en pas douter, le Musée est un lieu de
mémoire au sens où Pierre Nora le définit.
Le musée est aussi un lieu qui permet d’illustrer et
de rendre tangible les identités collectives. Ce faisant,
le musée de société s’aventure en quelque
sorte sur le terrain du politique.
Qu’est-ce qui distingue le musée de société
des autres types de musées ? La question mérite d’être
posée. Le musée d’art s’inscrit dans la
perspective de la mondialisation en valorisant des artistes et des
œuvres qui transcendent les frontières et qui convergent
souvent vers l’universel. Les pays ont avantage à valoriser
ce type de musée qui consolide la position des pays.
Les musées de sciences quant à eux sont perçus
de manière positive dans la mesure où ils offrent
une lecture positiviste et évolutionniste des connaissances
en valorisant la contribution de chaque pays à la construction
des connaissances partagées universellement.
Le défi se révèle plus problématique
dans le cas des musées d’histoire et les musées
de société qui ont précisément pour
fonction de questionner les identités collectives et d’aborder
la délicate question du «soi» et de «l’autre».
Dans ce contexte, on peut comprendre que les gouvernements qui mettent
en place de tels musées qui questionnent la société
ont tendance à privilégier d’abord les musées
d’art et les musées de sciences.
Si les musées de société se sont développés
depuis les années 1970 et 1980 dans le sillage de la nouvelle
muséologie, la logique économique qui tend à
prédominer dans depuis quelques années rend les musées
de société moins populaire. Quels sont les partenaires
économiques qui souhaitent s’associer à un musée
qui traitera de la thématique du réchauffement de
la planète, des tensions qui existent entre les confessions
religieuses ou de la pollution qui menace l’équilibre
de la planète ?
Les musées de sociétés font face à
plusieurs défis de taille. Ils doivent faire en sorte que
la mémoire collective soit vivante et non pas muséifiée.
Le défi réside dans la mise en valeur du patrimoine
intangible d’une société. L’interprétation
de ce type de patrimoine oblige les musées à aborder
le patrimoine comme un système complexe qui intègre
à la fois les questions de l’identité et de
la pluralité des cultures.
Certaines tendances sociétales incontournables posent également
des défis aux musées de société. Pensons
simplement à la mondialisation, au vieillissement de la population,
à la féminisation des publics qui fréquentent
les musées, aux exigences des nouveaux publics.

6 : Musée de la Civilisation. Exposition Mémoires.
Photographie: X. Roigé
Il convient également de rappeler dans le cadre de ce colloque
les pressions qu’exerce la mondialisation sur les petites
sociétés. Les musées du Québec comme
ceux de la Catalogne doivent relever le défi des 3 M : faire
œuvre de mémoire, rendre compte du multiculturalisme
et témoigner du métissage des cultures.
Musées de société et mythe du Musée
d’Alexandrie
Lorsqu’on réexamine attentivement l’histoire
des musées, on revient souvent au mythe du Mouseion d’Alexandrie.
Je dis bien mythe car on en sait peu de choses de ce musée
sinon qu’il ne conservait pas vraiment de collections, mais
qu’il se définissait comme un lieu de réflexion
et de sagesse construit autour d’une bibliothèque qui
rassemblait toutes les connaissances du monde.
Bien que le Musée de la civilisation ait été
perçu comme un cas de rupture en 1988 dans la mesure où
il prenait une position différente dans le réseau
des musées, ne renouait-il pas tout simplement avec ce grand
mythe fondateur des musées qui se voulait un lieu de réflexion,
un agora dans la cité, en somme un musée ouvert sur
le monde ? Ne renouait-il pas tout simplement avec l’origine
du Musée tel que le concevaient d’ailleurs les philosophes
de la Grande encyclopédie lors de la révolution française
? Un musée destiné au plus grand nombre, une université
populaire, un lieu appartenant aux citoyens et non aux princes et
aux grands de ce monde. En ce sens, le Musée de la civilisation
n’était peut-être pas en rupture avec l’essence
même du projet de musée. Les réponses à
ces questions qui concernent plus que jamais les musées de
société se trouvent peut-être encore dans ce
mythe fondateur et inépuisable.
Les questions ne sont-elles pas plus importantes que la certitude
des réponses toutes faites ? N’est-ce pas sur ce principe
que se fondent les musées de société ?
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